12/03/2014

Le sociologue Jean Viard analyse les chiffres de l'enquête : Chez les classes moyennes, l'amitié débrouillarde est en plein développement

                           

"Les Français ne sont jamais aussi peu partis en vacances depuis 15 ans".

C'est ce qu'on peut lire en résumé d'une étude publiée ce mardi.La faute à la crise ? A des pratiques qui évoluent ?

Jean Viard, sociologue et auteur de "La France dans le monde qui vient" (éd. De L'Aube), nous livre son analyse.

Il faut être vigilant dans la lecture de cette étude. Que nous apprend-elle ? Que "seuls 29,5 millions de Français (adultes et enfants) ont séjourné au moins une nuit pour leur loisir dans un hébergement payant l'an dernier, soit 2,5 millions de moins qu'en 2012". Cela signifie-t-il qu'ils ne sont pas du tout partis en vacances ? Pas nécessairement.

 Il est en effet question d'hébergement payant. Or l'évolution de nos modes de vie amène certaines catégories de population à profiter de loisirs, voire de vacances, sans débourser d'argent dans un logement, type chambre d'hôtel ou location d'appartement.

 

Partir en vacances sans payer d'hébergement 

 En France, 10% du parc immobilier est constitué de résidences secondaires. De plus, on observe des mouvements de populations, en particulier à l'âge de la retraite, vers des régions comme la Provence-Alpes-Côte-D'azur, l'Aquitaine ou la Bretagne. La PACA a ainsi gagné deux millions d'habitants en 40 ans, c'est énorme.

 Que se passe-t-il pour ces gens-là ? D'une part, ils bénéficient de loisirs à portée de main – se baigner dans la mer, par exemple – et sont donc moins enclins à partir en vacances.

D'autre part, ils accueillent leurs familles et amis régulièrement. Le séjour intrafamilial est en effet en plein développement. Ce n'est plus les vacances chez Tatie comme dans l'après-guerre, mais des séjours choisis. Les personnes appartenant à la classe moyenne supérieure ont tous ou presque une résidence secondaire dans leur entourage, dont peuvent profiter, par exemple, les copains des enfants.

En parallèle, on assiste à un fort développement des échanges de logements  et du couch-surfing, qui n'induisent ni l'un ni l'autre de "nuitée payante".

 

Des loisirs intégrés au quotidien 

 Autre évolution de nos modes de vie : les pratiques des vacances sont rentrées dans notre quotidien. Avoir un jardin, aller se baigner quand on n'habite pas trop loin d'une plage, faire du vélo, profiter des opérations type "les nuits blanches" ou Paris-plage, aller au restaurant… sont autant de loisirs intégrés à la vie courante.

 Ils compensent le fait de ne pas partir en vacances ou, éventuellement, en limitent l'envie. Puisqu'il y a tout à portée de main, pourquoi s'en aller et dépenser plus d'argent ? Finalement, il n'y a que les Parisiens qui n'ont ni la mer ni la montagne à proximité…

 

Les classes populaires, la vraie exclusion 

Il demeure cependant une vraie exclusion des vacances et des loisirs, qui touche les classes populaires. En France, 40% des gens ne partent jamais en vacances et 16% n'ont jamais découché de leur vie. Là, on peut dire que l'accès aux vacances ne s'est pas encore démocratisé.

 Pour ces gens, la crise a ralenti le départ et la culture des vacances. Il faut y être attentif, notamment pour la jeunesse. Certains enfants ne connaissent ni la mer, ni la montagne. C'est un problème de justice, et aussi d'intégration sociale. L'été, les quartiers chauds ne sont pas ceux de Neuilly.

 Les classes populaires ne peuvent pas toujours compenser le non-départ en vacances dans un hébergement payant par les pratiques que j'ai exposées plus haut. En effet, les retraités qui ont une HLM en région parisienne ont peu de chances d'en avoir une en PACA. Et les jeunes ne peuvent pas s'inviter entre eux dans le chalet à la montagne des parents.

 Une moyenne, deux réalités 

 Il faut donc se méfier des statistiques globales qui masquent des réalités disparates.

D'un côté, on a une société de l'amitié qui développe des pratiques collaboratives pour profiter plus en dépensant moins. De l'autre, une société de l'exclusion qui n'est jamais partie en vacances et dont les enfants ne partiront peut-être jamais.

 Cette réalité est cachée derrière des moyennes. Il faut pourtant prendre le temps de l'identifier pour savoir de quoi on parle.

Article de  Jean VIARD.

Sociologue et directeur de recherche au CNRS. 

Auteur de "Nouveau portrait de la France, la société des modes de vie" et "La France dans le monde qui vient - La grande métamorphose" (éditions de L'Aube).

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