04/03/2014

Canaries : Lanzarote, une palette de couleurs

Du noir, du rouge, du blanc, du vert, du bleu. Et puis rien d’autre, ou presque. Avant même d’atterrir sur Lanzarote, l’île des Etreintes brisées, (2009), de Pedro Almodovar, et celle de « la tentation », de Michel Houellebecq, ces teintes s’imposent au regard. Vue d’avion, la plus septentrionale des sept îles de l’archipel canarien, située à 120 km des côtes marocaines, offre une palette de couleurs harmonieuse, une myriade de taches blanches parsemant une étendue aride et vallonnée, baignée par les eaux de l’Atlantique.

Une fois quitté l’aéroport d’Arrecife, la capitale, à peine engagé sur la route menant au centre de ce petit territoire de 800 km2 parcouru par les alizés, on est gagné par une sensation de sérénité. L’affichage publicitaire étant banni, nul panneau criard ne vient  troubler un paysage aux tons de cendre et de feu.

CÉSAR MANRIQUE (1919-1992), PEINTRE, SCULPTEUR ET ARCHITECTE

    

Cette interdiction, on la doit à césar Manrique (1919-1992), peintre, sculpteur et architecte natif d’Arrecife, qui, amoureux de son île, s’évertua à en faire un tableau à ciel ouvert. Avec la complicité de José Ramirez Cerda, maire d’Arrecife et sénateur de Lanzarote de 1960 à 1974, l’artiste organisa le paysage de manière à marier le plus harmonieusement possible nature et culture. De cette lave noire qui envahit tout et déforme les sols, il sut tirer le meilleur parti. Son action permit à l’île espagnole de se voir déclarée, en 1993, Réserve de biosphère par l’Unesco.

Ce dialogue respectueux de l’homme avec son environnement, César Manrique le théorisa en élaborant une idéologie esthétique nommée « art-nature/nature-art ». Pour l’habitat, il fixa ainsi des règles strictes : des maisons cubiques, de deux étages maximum, recouvertes de chaux blanche, la couleur des volets devant s’inscrire dans une palette étroite allant du vert au bleu.

« Des maisons humbles avec des volumes simples », disait-il. Disséminés dans Lanzarote, des centres d’art, de culture et de tourisme, qu’il a conçus selon ses principes, permettent aux visiteurs de découvrir les richesses de l’île en suivant, comme sur un jeu de piste, les extraordinaires réalisations de l’artiste.

« MONUMENT À LA FÉCONDITÉ »

Arrivé au centre géographique de l’île, après dix minutes de route d’Arrecife, une sculpture se détache à l’horizon, qui servira de repère, tel un phare, le temps du voyage. ŒOeuvre de Manrique, ce « monument à la Fécondité », a été réalisé à partir d’anciens réservoirs d’eau de voiliers et d’objets divers assemblés de manière à figurer un personnage sur une bête de somme.

Ce souci d’intégration, dans ses œuvres, d’objets détournés de leur usage premier, se manifeste dans les deux maisons où vécut l’artiste : celle située dans le village d’Haria, transformée en musée, où il vécut à la fin de sa vie, de 1988 à 1992, comme dans la première, imaginée dès 1968 à Taro de Tahiche, et dont il fit un laboratoire de tous ses projets. Devenue une fondation, ouverte au public, cette habitation témoigne de l’esprit facétieux de cet hédoniste, qui n’aimait rien tant qu’organiser des fêtes chez lui en compagnie de ses amis artistes.

Poteaux télégraphiques ou mâts de bateau en guise de poutres, gouvernail faisant office de porte, lucarnes percées partout afin de laisser la lumière naturelle envahir l’espace, salles de bains façon verrières ouvertes sur les champs de lave : construite avec la nature, cette maison est, à elle seule, une illustration des idéaux de Manrique.

Un escalier, menant au sous-sol, ouvre sur un univers digne d’un film de science-fiction des années 1970, avec ses salons et piscines aménagés dans des bulles de lave reliées entre elles par des couloirs où se sont croisées les célébrités de l’époque, Omar Sharif, Anthony Queen, Andy Warhol…

CONCILIER OUVERTURE AUX TOURISTES ET RESPECT DE CET HÉRITAGE NATUREL

A la même époque, Manrique conçoit, sur la commune d’Haria, au cœur du tunnel volcanique formé lors de l’éruption du volcan de la Corona et où subsiste un lac naturel, le premier des centres d’art, de culture et de tourisme, les Jameos del Agua. Pierre volcanique, eau et végétation s’intègrent à la création architecturale aux allures de cathédrale souterraine. Un restaurant et un bar permettent de profiter de la magie du lieu après avoir assisté, dans l’auditorium aménagé dans une grotte volcanique, à un concert.

Car Manrique a su concilier ouverture aux touristes du patrimoine volcanique de l’île et respect de cet héritage naturel. Au cœur de Timanfaya, région dite « des Montagnes de feu », parc national en 1974, il a niché un bâtiment circulaire baptisé « El Diablo », accueillant un restaurant et offrant une vue panoramique sur un paysage de fin du monde.

Le Jardin des cactus

De ce promontoire partent les cars qui sillonnent le parc national en empruntant la route des Volcans, un itinéraire de 14 km tracé en 1968 par l’artiste et suivant le noyau principal des éruptions. Chaque virage révèle un paysage saisissant, lunaire, dont les teintes s’enflamment sous le soleil rasant.

Ne pas quitter l’île sans faire un détour par le Jardin des cactus où, là aussi, Manrique a apposé sa marque. Inauguré en 1990, c’est la dernière œuvre spatiale de l’artiste. Sur un terrain bosselé par les vomissements de lave, il a organisé un espace végétal labyrinthique réunissant une multitude de cactées aux formes étonnantes, comme ces « coussins de belle-mère » où l’on évitera de s’asseoir pour ne pas quitte ces lieux magiques sur un douloureux souvenir…

Un article de Sylvie Kerviel journaliste au Monde 

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