14/01/2014

Thailande - Situation politique : Des manifestations, mais pas encore le KO annoncé

L'opération de "paralysie" de Bangkok, qui pourrait durer encore un nombre indéterminé de jours, n'a bloqué que partiellement la mégalopole de 12 millions d'habitants, lundi. Portant des T-shirts "Bangkok shutdown" ("Paralysie de Bangkok"), les manifestants anti-gouvernementaux ont monté des tentes et des stands de nourriture, signe de leur intention de rester jusqu'à la "victoire", soit la chute du "système Thaksin", frère de Yingluck - l'ex-Premier ministre Thaksin Shinawatra, renversé par un coup d’État en 2006 et en fuite pour échapper à une peine de prison pour corruption, continue malgré son exil de cristalliser la haine des manifestants, qui l'accusent de gouverner à travers sa soeur.


       

Métro normal, écoles fermées
Les manifestants ont bloqué les carrefours d’Asoke, Ratchaprasong, Victory Monument, Pathumwan, Lad Phrao et Lumpini (ils ont fermé l’avenue Rama IV depuis le pont de l’amitié Belgo-Thaïe jusqu’au croisement d’Henri Dunant et Surawong). Un groupe de manifestants a également fermé le pont Rama VIII, à l’ouest de la ville. D’autres ont défilé avec des véhicules et se sont rendus autour de plusieurs bâtiments officiels, notamment sur l’avenue Rama VI.
Le métro fonctionnait normalement, ainsi que la circulation en dehors des zones bloquées. Des dizaines d'écoles étaient en revanche fermées et des habitants ont fait des stocks de nourriture. Plusieurs commerces ont été contraints de fermer, par souci de sécurité ou faute d'accès.
Selon les autorités, il y aurait 12 hôpitaux, 28 hôtels, 24 écoles et 5 casernes de pompiers dans les zones concernées par les sites de manifestations. La police a estimé que la circulation routière était 50% moindre que d'habitude. "La fermeture de ces sept carrefours n'a pas causé de crise majeure, car les gens s'y attendaient et beaucoup ont évité de prendre leur voiture, certains ont pris les transports en commun, d'autres sont restés chez eux", a déclaré l'assistant du chef de la police, le lieutenant-général Ruengsak Jaritek, au Bangkok Post.

                             

Chemises rouges en provinces, chemises blanches sur Bangkok
Pour l'heure, les partisans du gouvernement, dits "chemises rouges", ne sont pas descendus dans la rue à Bangkok, afin d'éviter les violences auxquelles leurs opposants les plus radicaux aspirent. Mais ils ont manifesté dans leurs fiefs du nord et du nord-est du pays. Le principal groupuscule, l'Union pour la Démocratie et contre la Dictature (UDD) met d'ailleurs en place quatre principales scènes anti-coup à Chiang Mai, Khon Kaen, Ubon Ratchathani, et Ayutthaya.
A Bangkok, seuls de nouveaux manifestants surnommés les "chemises blanches", en signe de neutralité par rapport à l'antagonisme classique entre "chemises rouges" pro-Thaksin et "chemises jaunes" anti-Thaksin, sont apparus ces derniers jours, pour demander à l'opposition de "respecter leur vote".
Ces opposants veulent remplacer le gouvernement par un "conseil du peuple" non élu, ce qui suscite des craintes quant à leurs aspirations démocratiques. D'autant plus que le Parti démocrate a claqué la porte du jeu démocratique, et appelle au boycott du scrutin, faisant craindre un enlisement de la crise politique.
L'opposition est notamment accusée de chercher l'affrontement pour justifier un nouveau coup d’État, dans un pays où l'ambiance de carnaval comme lundi peut abruptement virer à l'affrontement violent.

Craintes de violences
Les autorités ont prévenu qu'elles étaient prêtes à déclencher "l'état d'urgence" si des violences se produisaient à Bangkok, où près de 20.000 policiers et soldats sont mobilisés mais invisibles autour des manifestants. La police estime que trois sites sont particulièrement exposés au risque de débordements : Victory Monument, Lad Phrao et Chaeng Wattana, ces deux derniers abritant des bastions pro-gouvernementaux.
Dans la nuit de dimanche à lundi, de nouveaux tirs mystérieux ont visé un manifestant non loin d'un camp de tentes de l'opposition. L'homme de 36 ans a été hospitalisé. Des tirs ont également visé le siège du Parti démocrate, sans faire de victimes.
"Nous menons notre révolution populaire, nous n'appelons personne à faire un coup d’État", a assuré en tête de cortège le meneur des manifestants Suthep Thaugsuban, par ailleurs sous le coup de poursuites pour "meurtre" pour la répression des manifestations de 2010, époque où les rapports de force étaient inversés et où il était au gouvernement. Suthep fait aussi l’objet d’un mandat d’arrêt pour insurrection et a reporté deux fois ces dernières semaines la convocation du procureur général, invoquant un "agenda trop chargé".
"Tout le monde essaye de mettre fin aux violences, mis à part des groupes mal intentionnés dont la police doit s'occuper", a déclaré le chef de l'armée de terre, le général Prayut Chan-O-Cha, qui a récemment refusé d'exclure un putsch.
Depuis le début de la crise, il y a plus de deux mois, huit personnes ont été tuées, la plupart dans des circonstances troubles.

Incroyable tolérance du gouvernement
Les forces de l'ordre ont continué à jouer la carte de la tolérance, comme aux premiers jours de la crise il y a plus de deux mois, laissant les manifestants empiler des sacs de sable à certaines intersections. "Je ne peux imaginer voir ailleurs un gouvernement qui laisserait à l’opposition une telle marge de manœuvre", s’étonne Tim Huxley, directeur Asie de l’Institut International d’Etudes Stratégique (IISS), cité par le Bangkok Post. "Dans n’importe quel autre pays, quiconque aurait ainsi menacé ouvertement de causer le trouble de l’ordre public aurait aussitôt été arrêté et n’aurait pas été autorisé à préparer ouvertement pareil plan". L'analyste estime que "la stratégie du gouvernement consiste manifestement à essayer de surmonter cette situation et de réduire les risques de confrontation directe afin d’éviter des situations à risque de violence, et tout particulièrement les circonstances dans lesquelles une intervention militaire pourrait trouver davantage de légitimité".
Le gouvernement a proposé à l'opposition une rencontre mercredi autour de la question du report des élections législatives du 2 février, boycottées par le principal parti d'opposition, le parti Démocrate, dont est issu Suthep.
Aux yeux des manifestants, Yingluck n'est d'ores et déjà "plus Première ministre", a-t-il insisté, au milieu des manifestants agitant le drapeau national bleu-blanc-rouge et s'époumonant avec des sifflets.
Après avoir occupé et assiégé des ministères les précédentes semaines, la frange la plus radicale des manifestants a menacé de s'en prendre les prochains jours à la Bourse de Bangkok, voire au siège du contrôle aérien. Et lundi, même si tout Bangkok n'était pas bloqué, la situation restait très volatile.

 

Suthep recule sur ses objectifs
Cela fait au moins sept fois depuis le début des manifestations anti-gouvernementales que le leader du mouvement anti-Shinawatra, Suthep Thaugsuban, annonce la poussée finale qui permettra d'en finir avec le "régime Thaksin". Et son dernier projet, celui de paralyser Bangkok, s'est jusqu'ici traduit par le simple blocage de quelques carrefours.
"Même si le nombre de manifestants avancé par les leaders du mouvement a été gonflé, ils continuent de mobiliser un grand nombre de personnes", note Tim Huxley. "En restant en mouvement et renouvelant les initiatives - avec des idées nouvelles comme le blocage de Bangkok et avant cela l’occupation des ministères - et en introduisant sans cesse de la nouveauté, ils semblent entretenir l’attention du public. Néanmoins, il y a un risque à ne faire qu’avancer des objectifs que l’on atteint jamais : au bout d’un moment, les gens commencent à perdre espoir et à se lasser", prévient l’analyste.
"Ceci n’a rien d’une guerre ultime, il n’y a pas suffisamment de nombre", estimait ce week-end Sunai Prasuk expert politique pour la division Asie de l’ONG Human Right Watch, cité par le Bangkok Post. "C’est pour cela qu’il a changé son approche. Et il a rogné sur son objectif de paralyser complètement la ville en permettant aux commerces de rester ouverts et aux transports publics de fonctionner. Il a effectué une sacrée reculade", conclut-il en prédisant que la journée du 13 ne serait qu’un "show".

avec AFP

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