06/01/2014

Thailande - Situation politique : Ce qu'il faut craindre le 13 à Bangkok .

    Les opposants au gouvernement vont tenter, lundi prochain, de mobiliser suffisamment de manifestants pour paralyser le grand centre de Bangkok. Des barricades humaines positionnées sur une vingtaine d’intersections bloqueront la circulation au cœur de la capitale, où sont situés de nombreux immeubles de bureaux, centres commerciaux et hôtels. Le gouvernement intérimaire a annoncé une mobilisation importante des forces de l’ordre. Des confrontations violences sont à craindre alors que des rumeurs d’un coup d’Etat militaire commencent à circuler. 

Le tour de chauffe de Suthep et de milliers de supporters dans le quartier chinois de Bangkok ce dimanche avait pour but de mobiliser ses partisans en vue du grand rassemblement prévu lundi 13 janvier. D’autres devraient suivre cette semaine et le week-end prochain avant le jour « J ».

Le leader devenu icône du mouvement de protestation anti-gouvernemental et anti-Thaksin a annoncé que des « millions de personnes » descendront dans la rue pour cette opération de blocage de la capitale prise très au sérieuse par les autorités en raison de la forte mobilisation des Bangkokois depuis deux mois que durent les manifestations.

                         

Le site permanent des manifestants situé actuellement au Monument de la Démocratie, dans le quartier historique de Bangkok, sera abandonné au profit des intersections situées dans le quartier des affaires et commerçant de la capitale. Les accès à de nombreuses agences gouvernementales – et probablement ministères – sont également visés, dont ceux situés à la périphérie de Bangkok, à Changwattana, où travaillent des dizaines de milliers de fonctionnaires et où sont situés les bureaux de l’Immigration, complexe gouvernemental qui avait été occupé pendant plusieurs semaines par les manifestants entre novembre et décembre derniers.

Ce quartier central de la capitale de 10 millions d’habitants couvre aussi différents centres d’affaires où travaillent des centaines de milliers de personnes qui vont devoir faire face à de grandes difficultés pour se déplacer, malgré le fonctionnement normal du métro (BTS et MRT) qui devrait être au mieux pris d’assaut lundi.

On attend dans une ville réputée pour ses embouteillages monstrueux des répercutions sur tout l’ensemble du réseau et le centre-ville sera quasi inaccessible.

Les leaders de l’opposition ont annoncé un blocage durable tant que leurs revendications ne seront pas entendues.

Supporté par le Parti démocrate, principal parti d’opposition dont les députés ont démissionné en masse du Parlement le mois dernier et qui refuse de participer aux élections anticipées du 2 février suite à la dissolution du Parlement, le Comité du Peuple pour la réforme de la Démocratie (PDRC) a pour objectifs de provoquer la démission de Yingluck Shinawatra, la Première ministre du gouvernement intérimaire et sœur de l’ancien homme fort du pays aujourd’hui en exil, de barrer du pouvoir tous les membres du clan Shinawatra, accusés par l’opposition de corruption et de népotisme, de faire annuler les élections législatives anticipées du 2 février et de nommer un « Conseil du Peuple » aux pouvoirs étendus afin de réformer le système politique du pays avant la tenue de nouvelles élections.

Malgré la volonté du gouvernement de mettre en place des réformes en invitant l’opposition à y participer et la proposition de médiation de l’armée, historiquement très impliquée dans le jeu politique et dont le rôle d’arbitre n’a jamais été aussi ambigüe, l’opposition a rejeté en bloc toute forme de dialogue avec le gouvernement actuel et tente, au contraire, d’intensifier la pression par des actions de protestation dans la rue, soutenues par une partie de la population de Bangkok et des supporters venus du sud de pays, fief électoral du Parti démocrate.

Comment va réagir le gouvernement ?

Devant la menace réelle de paralysie de la capitale, dont les conséquences économiques, touristiques et financières pour le pays peuvent être désastreuses si le blocage annoncé se prolonge, les autorités ont annoncé le déploiement d’un important dispositif de sécurité comprenant plusieurs dizaines de milliers d’hommes, une force « mixte »qui impliquerait, aux côtés de la police anti-émeute, plusieurs compagnies de militaires.

Cette annonce du CAPO (centre de commandement de la crise) de mobiliser des soldats pour soutenir les forces de l’ordre n’a cependant pas été confirmée par le haut commandement militaire.

Malgré les moyens constitutionnels attribués au gouvernement pour faire intervenir l’armée en cas de déclaration de l’état d’urgence, comme cela a été le cas en 2009 et 2010 où les militaires avaient répondu à l’appel du gouvernement alors dirigé par le Parti Démocrate pour disperser les manifestations des Chemises rouges de l’UDD proches de Thaksin (91 morts), il est improbable que Prayuth se range sous les ordres du CAPO.

                         

Mais l’option de départ du chef de l’armée de maintenir les militaires – et le palais – en marge du conflit politique en jouant la carte de la position « neutre » est-elle encore possible ? Beaucoup en doute après le revers subi en tentant d’amener les deux camps à la table des négociations.

Le refus de négocier de Suthep et ses nombreuses tentatives pour pousser les généraux à prendre position met Prayuth dans une position instable car ils révèlent le peu d’inquiétude que se fait le mouvement d’opposition quant à une intervention de l’armée contre les manifestants.

Quant au gouvernement, malgré les relations« cordiales » que Yingluck – également ministre de la Défense – entretient avec Prayuth, il ne se fait pas d’illusions : les dirigeants militaires, qui ont provoqué le coup d’Etat de 2006 contre Thaksin et qui ont réprimé les manifestations des Chemises rouges en 2009 et 2010, laisseront à la police, sous le contrôle du gouvernement, le soin de maîtriser la situation en cas de blocage ou de débordement. Le commandement de l’armée a d’ailleurs rejeté l’idée du gouvernement de déclarer l’état d’urgence. Raison évoquée : les manifestants sont pacifistes et ne menacent pas la sécurité intérieure de l’Etat.

La présence de militaires « casques bleus » non armés aux côtés des forces de police pourrait toutefois avoir été négociée par le gouvernement et acceptée par Prayuth. L’armée, dans un rôle « onusien », jouerait alors un rôle tampon entre les deux camps. Mais leur présence, si elle se veut rassurante pour le fonctionnement de l’Etat, ne pourrait pas plaire aux opposants du PDRC si ces derniers se retrouvent confrontés avec les forces de police anti-émeute. Elle ne résoudrait pas non plus l’impasse politique dans lequel le pays est plongé depuis deux mois.

Il est aussi probable qu’à travers les déclarations du CAPO, le gouvernement, à l’instar du PDRC, se soit lancé, avant le grand rassemblement de lundi, dans une guerre de communication à grands coups d’intimidations et de menaces réciproques afin d’instaurer un état de peur parmi la population.

L’intérêt de cette guerre psychologique pour Yingluck est de tenter de minimiser, lundi, le nombre de manifestants et de mesurer ensuite la situation afin d’adapter son dispositif de maintien de l’ordre.

Le PDCR a, au contraire, tout intérêt à accentuer la pression et provoquer le gouvernement en resserrant son étau. Suthep est persuadé que c’est dans la rue que la bataille va se gagner ou se perdre, et l’opposition compte bien utiliser son « armée populaire » pour y arriver. Une armée pacifiste certes, mais qui pourrait une nouvelle fois trouver sur son passage les forces de l’ordre.

Car on voit mal le gouvernement, qui maintient aussi fermement ses positions que l’opposition, laisser le cœur névralgique de Bangkok et du fonctionnement de l’Etat passer sous le contrôle de Suthep pendant une durée indéterminée.

On voit mal aussi comment, en cas de déploiement probable des forces de police anti-émeute, la confrontation ne pourrait pas rapidement dégénérer avec les violences – et les victimes –qui y sont habituellement rattachées. Car l faut rappeler qu’en Thaïlande, contrairement à d’autres démocraties plus« conventionnelles », les manifestations pacifistes dégénèrent très vite, souvent en raison de l’intervention de groupuscules non identifiés qui utilisent des armes à feu et autres grenades pour blesser, tuer et terroriser un camp ou l’autre à des fins politiques, rendant les lieux de rassemblement extrêmement dangereux.

Car quelle que soit l’issue de ces actions du mouvement d’opposition, une autre menace, toute aussi réelle, pèse sur le pays. En cas de blocage de la capitale ou de victoire de Suthep, les dirigeants des Chemises rouges pro-gouvernementales et pro-Thaksin l’ont annoncé : ils convergeront à leur tour vers la capitale où ils bénéficient également d’un soutien populaire important.

                               

Une situation qui aurait pour conséquence une intervention de l’armée qui ne laissera pas, en cas de menaces de confrontation entre les deux camps, à Bangkok mais aussi et sûrement dans d’autres villes du royaume, la menace d’une guerre civile s’instaurer. Quitte à déclencher un nouveau coup d’Etat.

Article de Philippe Plénacoste (gavroche-thailande.com)

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