27/12/2013

Ce que le tourisme extrême révèle de l'ennui occidental.

Peut-on dire que le développement du tourisme extrême est une réaction contre la monotonie du mode de vie occidental ?
Frank Michel : Actuellement, la simple accumulation kilométrique ou l’exotisme organisé ne suffisent plus à satisfaire nos besoins d'évasion. Le tourisme extrême est l’une des nouvelles niches à la mode. Il peut être d’ordre sportif ou spirituel mais le plus souvent il se veut avant tout original, inédit… et voyeur. C’est pourquoi dans mes travaux, comme par exemple dans l’ouvrage Voyages pluriels (Livres du monde, 2011), je parle de « voyageurisme ». Un néologisme qui veut dire ce qu’il veut dire tant le voyage et le voyeurisme se trouvent entremêlés dans les nouvelles pratiques touristiques et aventureuses de nos contemporains… Le tourisme dit extrême peut également revêtir les habits confortables et en vogue du « bien-être », avec certains débordements inhérents au secteur du développement personnel avec ses rites initiatiques ou traumatiques sinon thérapeutiques : l’essor du tourisme chamanique – avec consommation de drogues à l’appui – en est l’illustration la plus connue.

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La fructueuse industrie du bien-être s’ajoute ainsi à celle de l’aventure risquée qu’on mesure à son taux d’adrénaline fourni. Il s’agit aussi de vivre et de partir à la recherche du temps perdu, ce précieux temps aujourd’hui symbolisé par l'instantanéité et l'immédiateté. Et face à cette dictature du temps réel, les nouvelles formes de résistance contre l'injustice ne s'érigent plus « contre » mais « à côté » des instances officielles. Il ne s’agit plus de changer le monde mais de changer de monde. La nouvelle Bastille est une affaire plutôt personnelle et la bataille consiste à la prise du pouvoir d'être soi. Enfin soi-même. Sans honte et sans scrupule. Le tourisme extrême fleurit aussi avec le souci d’exister, de donner un sens à sa vie, avec l’idée d’oser enfin vivre, à fond, c’est-à-dire en prenant tous les risques. Des risques devenus pour ces voyageurs radicaux aussi indispensables que salutaires. Le jeu avec la mort est essentiel, l’ordalie est par conséquent de circonstance : confier à Dieu son sort relève du coup de poker mais redonne confiance en soi et à la vie… si toutefois on survit. Le tourisme sexuel est, en ce sens, également une forme de tourisme extrême puisqu’ailleurs on ne fait pas ce qu’on ferait chez soi. Le territoire de l’autre devient ainsi un terrain de jeu pour des personnes qui n’ont plus guère foi en l’homme mais dont le portefeuille reste en général bien garni…

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C’est donc sur ce terreau assez divers qu’émerge et se développe le tourisme extrême, souvent appelé « dark tourism », c’est-&-dire tourisme noir ou sombre. « Tourisme noir » car il pénètre dans la pénombre sinon au cœur des ténèbres de nos imaginaires du voyage. Il fouine là où « normalement » on ne va pas. Aller se promener – comme récemment ce Japonais en quête de sensations fortes, qui a défrayé la chronique – au cœur du conflit syrien afin d’être aux premières loges du spectacle guerrier et donc à peu près sûr de ne rien rater de la mort en direct, ou même visiter dans le cadre d’un circuit organisé la capitale nord-coréenne ou une favela carioca, toutes ces pérégrinations relèvent clairement du voyeurisme mêlé à un fort besoin d’exotisme et de dépaysement. Un besoin plutôt qu’une envie. Ces voyageurs fascinés par des destinations « inédites » évidemment « originales » sont des toxicomanes de l’altérité radicale, ce en quoi ils rejoignent d’autres touristes qui, eux, seront davantage tentés par des formes d’ethnotourisme discutable, comme celles d’aller vivre le temps d’un séjour chez les derniers Pygmées ou Papous d’un bout du monde nécessairement en sursis. On le voit, le tourisme extrême est multiforme. Mais il est toujours, en effet, une réaction à la monotonie du quotidien. Un quotidien banalisé et uniformisé duquel il importe pour beaucoup de « sortir » temporairement, soit pour fuir soit pour se régénérer. Mais pour se ressourcer par le biais du voyage il faut, pour ces voyageurs extrêmes, se libérer des circuits conventionnels et de l’organisation classique des voyages.

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Quelles sont aujourd'hui les destinations et les types de tourismes privilégiés ?
Elles évoluent au fil de la géopolitique et des zones dites à risques. Jusqu’à nos jours la Birmanie et la Corée du Nord figuraient en bonne place… mais la lente « ouverture » en cours « menace » l’originalité de ces deux destinations… Les pays en guerre restent des « valeurs sûres » sinon des valeurs refuges pour ces touristes voyeurs : l’Iran, l’Afghanistan, etc. Pour un touriste moyen français de la catégorie « extrême », il suffit de consulter le site internet du Quai d’Orsay, d’y noter les régions interdites ou fortement déconseillées, pour trouver dénicher des rêves fous et des destinations prometteuses… Quand George Bush a commencé à bombarder l’Irak en mars 2003 il se trouvait un « voyagiste » hongrois suffisamment cynique (ou malin selon d’autres !) pour proposer dans la foulée un circuit touristique des plus originaux : « l’Irak sous les bombes ». L’originalité poussée à bout est l’une des raisons d’être du tourisme extrême. Dormir dans une cellule de prison à Londres ou dans un ancien camp géré par le KGB dans un pays balte est désormais plus « branché » pour certains que d’aller passer la nuit dans un igloo en Finlande ou dans une yourte en Mongolie ou même en Ardèche… Evidemment, ces voyages n’ont rien de forcés et sont même généralement assez coûteux. L’originalité et la rareté ont un prix, c’est bien connu, rien d’étonnant, c’est la règle du marché. Le tourisme n’y faisant pas exception, bien au contraire !

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L'émergence de ce nouveau tourisme est-il révélateur d'un nouveau rapport au voyage et à l'inconnu ? Peut-on parler d'une "marchandisation de l'extrême" (sachant que désormais des compagnies proposent des voyages collectifs...) ?

Dans le domaine du voyage, comme en tout, il ne faut jamais cesser d’innover. La quête d’un « trip » extrême, comme celle de l’érotisme ou de l’exotisme tous les deux également extrêmes, sont des nouveaux voyages d’aventure prisés par certaines personnes, pour l’instant fort heureusement assez peu nombreuses. Mais la tendance est à la hausse, surtout qu’elle est liée au mal-être de notre société de plus en plus individualiste, mais aussi techniciste, numérique et virtuelle. Dans tous les cas, l'aventure tant recherchée ne doit pas «réellement » tendre au tragique mais en avoir le doux parfum. Réapprendre la faim ou la fin font partie des fantasmes à vivre pour des générations qui n’ont connu souvent que le confort et la banalité de la modernité. Pour rêve, l’ailleurs est un prétexte formidable, et l’aventure pleine de risques et de surprises en est le sel obligatoire. Un exemple pour terminer : les prises d'otages, ou plus exactement l'industrie touristique de la rançon, ont fortement augmenté depuis le début des années 1980. Colombie, Yémen, Philippines, et aujourd’hui le Mali, figurent parmi les destinations « phares » de ce type de tourisme de la peur, où l'on cherche avant tout à se faire peur. A ses risques et périls, mais c’est la règle du jeu.

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On l’accepte ou non, mais même les expatriés – qui ne sont pas des touristes – connaissent les termes du contrat. Les enlèvements rapportent gros et ont le vent en poupe, d'autres pays postulants sont déjà sur la place : Niger, Sénégal, Algérie, Népal, Pakistan, etc. Aussi, le syndrome de Stockholm (l'otage épouse peu ou prou la cause de son ravisseur ou bourreau, ou en tout cas le comprend) constitue une sorte d'aboutissement terrible de la quête de dépaysement exotique à l'origine d'un tel voyage à risque (voulu ou contraint) entrepris par le touriste/otage.

Franck Michel est anthropologue, responsable de l’association Déroutes & Détours et de la revue en ligne L’Autre Voie (www.deroutes.com). Il partage sa vie entre la France et l’Indonésie. Récemment, il a publié Voyages pluriels (2011), La marche du monde (2012) et Éloge du voyage désorganisé (2012), aux éditions Livres du monde à Annecy.

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