11/12/2013

Miami South Beach, leçon de codes

Chaque lieu sa communauté, son style et ses manières. Plage d'abord. Après tout, le quartier lui doit son nom.

Un tapis de sable XXL tendu tout le long de l'Atlantique, et une vague qui frappe sans ménagement. Des kilomètres de parfaite liberté sur plus de 200 m de large, pour tous les plaisirs du soleil et du vent. Les belles à la peau dorée exultent sous le regard protecteur de leurs ­gardes du corps, il doit être exemplaire.

Bonheur aussi pour les kite-surfeurs dont les voiles sifflent en ballet multicolore dans le ciel si souvent bleu de la Floride, «Sunshine State» le bien nommé, l'État de l'éternel été. La dernière neige est tombée le 20 janvier 1977, c'est dire.

    


Ici, à l'abri d'un parasol loué 25 $ la journée avec son matelas moelleux, ces dames jouent les sirènes entre deux séances avec les photographes. Ou plutôt, font comme si. Plastique irréprochable exigée car à South Beach, on pratique le string et les seins nus, une sérieuse exception américaine.

Côté garçons, avoir l'air totalement ­détaché de ces paresses et glisser un ­regard clair sur l'océan pour en promettre la conquête. Attention: l'eau est fraîche et les cabrioles des surfeurs ­annoncent de la graine de champions. Envisager un prudent retrait à l'aide d'un tube de crème solaire proposé au dos de sa voisine. D'après les habitués, c'est une excellente entrée en matière.

                        

Côté terre, South Beach s'étend le long d'un fil de bitume quasi recti­ligne tendu sur plus de 20 km. Son ­ultime habitant vit au n° 19 432, ­Collins Avenue. Le nom rend hommage à l'architecte qui lança le premier pont entre Miami Beach et le continent. Désormais, cette artère quatre voies sert de repère à ceux qui claquent par liasses et friment comptant. Du moins, ils le font croire. RAP, comme est immatriculée cette Rolls blanche cabriolet conduite par un quinqua à boucle d'oreille, hip-hop, r'nb, réalisation de clips…, ce sont les nouvelles roues de la fortune à sept ou huit zéros. Elles tournent sans ­complexe de jour et plus encore la nuit. L'appartement du dernier étage du ­Setai, l'hôtel le plus chic de l'avenue, vient d'être acheté 30 millions de dollars. Service hôtelier compris, mais pas les repas.

Droite filant plein nord, Collins Avenue n'est pas uniforme. Sa vie, celle des shootings de mode et des Ferrari qui hurlent, des bandes de rappeurs aux dents dorées et des lolitas siliconées, court entre la 5e rue et la 20e rue. Avant et plus haut, les basiques reprennent leur ordinaire, alternance d'îlots résidentiels, de ghettos pour clandestins ou narcos, de centres commerciaux, de maisonnettes fleuries. American way of life.

En bas, jusqu'à la 14e rue, Collins Avenue s'affiche presque populaire. Elle joue de pair avec Ocean Drive, sa parallèle. À la première, les boutiques de vêtements ; sur la seconde, les restaurants, les boîtes et les hôtels à fa­çades Art déco alternant les pastels, amande, ciel, paille, fraise… Majestic, Avalon, Beacon, Colony, Boulevard, Starlite, Casa Grande, Tides, etc., où la chambre double à 150 $ (environ 100 €) est affaire courante. Le petit déjeuner à 5,95 $ (4 €) et le hamburger à moins de 10 $ (7 €), tout autant. Ici, on fait ­simple: short, débardeur et Nike fluo pour uniforme. Actuellement, l'avant-garde joue chaque pied sa couleur. Le miniprix des chaussures dans les malls de Floride (Bayside ou Aventura) encourage la griserie des deux paires.

Sur les trottoirs et les terrasses, des ­vacanciers venus du monde entier ; et les Latinos, 61,1 % des 400 000 habitants de Miami. La plupart sont venus de Cuba et des îles caraïbes, en voisins. Roucouler en espagnol va de soi, se ­rêver en Shakira (Colombie) ou en ­Rihanna (Barbade) aussi. Sang chaud ne saurait mentir, leggings moulants et décolletés généreux.

Histoire d'allonger la promenade, louer une bicyclette. La Decobike fuchsia avec mignon petit panier, drôle de nom pour une copie de nos Vélib', est en libre-service pour 10 $ les deux heures. Carte de crédit acceptée. Rouler jusqu'à Lincoln Road, la voie piétonne qui régale les affamés (bistros sans façon) et les fashionistas. Foule dense, couples de tous sexes et genres en démonstration et terrasses bondées assurent les couleurs de la carte postale.



À compter de 18 heures, filer vers ­Mango's (900 Ocean Drive), le bar, on dirait un bouge, aux couleurs des Ca­raïbes. Population de grands garçons en quête de frisson, de caïds de passage et de filles pas très sages, peintures vives sur tous les murs, musique live à rendre sourd et mojito comme au pays. Certains y ont oublié la nuit.

Plus haut sur Collins, entre la 15e et la 20e rue, changement de décor. La Harley-Davidson (noir mat ou tout chrome, mais crinière au vent et gilet sans manche), ainsi que le cabriolet (Mini au minimum, Mustang ou Porsche quand on peut, Ferrari, pas mieux) sont de mise pour défiler en d'interminables allers et retours.

                                  

Être repéré à l'entrée de l'hôtel De­lano (déco Starck) ou du dernier-né, le SLS (Starck encore, mais aussi ­Lenny Kravitz), fameux pour ses brunches dominicaux servis autour de la piscine, avec DJ aux platines, est un plus. Les cerbères veillent sur toutes les entrées, ça fait partie du chic. L'obstacle est de taille mais pas infranchissable. Le regard planqué derrière un écran de lunettes noires, rejoindre les terrasses sur lesquelles se déhanchent les lianes blondes et leurs amis mal rasés, cocktail à la main. Qu'importe la couleur pourvu que ce soit cher.

On peut aussi préférer les hôtels voisins. Le Setai, frimeurs, passez votre chemin, ou le W, néoriches, welcome. Autant de rendez-vous pour petit déjeuner, jamais moins de 50 $, une misère, le triple minimum pour les autres repas, ouf.

Ces établissements sont le refuge des bienheureux. Jeunes, évidemment (très) beaux, riches et quelquefois célèbres. Faire semblant d'en être, mais sans le revendiquer et prendre la pose dans un canapé du lobby tout en restant collé à son iPhone. Adopter un air très agacé dès qu'un clampin de passage s'avise de prendre une photo, juste au cas où… En soirée, le code retrouve ses classiques: jean déchiré, chemise flashy, barbe de trois jours et souliers sur mesure pour lui ; robe (très) courte, talons improbables, ­effet de mèche et sac Chanel pour elle.


                


Une troisième communauté de Miami Beach s'invite dans le tableau. Un autre code donc. Il prend ses aises sur Promenade, le nom d'une allée piétonne qui serpente sur plusieurs kilomètres entre l'Atlantique et Collins Avenue en zigzaguant à l'abri des palmiers.

Éloge des corps, de la grande forme et de la beauté. Du moins, c'est l'idée. Tenue de combat: le podomètre scratché au bras, les écouteurs sur les oreilles et le fluo. Short, tee-shirt, chaussures, comme on veut. Au moins les lacets, s'il vous plaît. Pour confirmer, sautiller avec une corde, courir, glisser, pédaler sur de drôles d'engins, ahaner avec les instruments de musculation posés le long du parcours. Miami aime la ta­blette de chocolat, le mollet et la fesse ferme, le biscoto suintant. Elle fustige flemmards et rondouillards.

Au diapason, les patrouilles de police glissent en trio (un Blanc, un Noir, une femme) avec leur Seagway, Ray Ban sur le nez. Ils filent au milieu des vagues fluo qui transforment Promenade en dance floor sous le soleil. On dirait des gardiens de bonheur.

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